Fongauffier-sur-Nauze

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Pour la Saint Éloi, Jean-Bernard Crouzil nous parle de sa vocation et de ses premiers pas de forgeron.

 

Quand, au printemps de 1963, peu après la sortie de l'adolescence, je pénétrai dans la vie active, ce fut dans le grand et prestigieux chantier dionysien du Landy, à la sortie nord de Paris, que je fis mes premiers pas.

http://ajecta.unblog.fr/2009/10/06/veille-de-train-une-nuit-au-landy/

 

Une douzaine d'années auparavant, sur les bancs de l'école primaire, j'avais bien entendu parler de Saint Éloi  mais il s'agissait de ce personnage récréatif mythique qui, dans une vieille comptine, avait remis à l'endroit la culotte du bon roi Dagobert. Le 1er décembre 1963 tomba un dimanche. Le chantier du Landy, il comptait à l'époque plusieurs centaines d'ouvriers, honora donc l'avant-dernier jour de novembre, un autre Saint Éloi, le patron des ouvriers du fer. [Éloi est né à Chaptelat près de Limoges, en Limousin, vers 588, de riches parents gallo-romains ; son père s'appelait Eucher et sa mère Terrigie, propriétaires de plusieurs grands domaines, dont un à Ambazac. Ils possédaient des intérêts dans l'exploitation de mines d'or du Sud-Ouest aquitain.] C'était dans une union laïque et tâcheronne, au pied de l'imposante et laborieuse cathédrale ouvrière,  bâtisse hélas rasée depuis, car elle n'était pas adaptée à la modernité de la grande vitesse, voir la coupure du Parisien à la fin de cet article. Elle faisait un contrepoids temporel à la vénérable basilique nécropole de la Maison de France.

Ce jour-là, la hiérarchie mettait un point de césure à ses prérogatives. On sentait, dans la cathédrale, une osmose permissive et émouvante qui enserrait l'esprit des ouvriers, du plus modeste à l'ingénieur en chef cacique de l'atelier. Cette "fraternité" ouvrière trouvait son apothéose à la cantine pour le repas annuel de la Saint Éloi qui aurait certainement plu au narrateur social d'exception que fut Maxime van der Meersch.

Nous, les agents de la gare, étions les externes de ce cercle. Nous observions avec un  respect admiratif et considération, cette journée chaleureuse de nos collègues du matériel qui honoraient leur saint patron.

Je vais, une fois encore, m'autoriser un aparté et dire que j'apprécie tous les forgerons et ouvriers du fer ; les descendants indirects des Faber qui, dès l'invasion romaine, ont apporté leur noble créativité. Le patronyme de ces Faber s'est largement diversifié. Citons quelques exemples, loin d'être exhaustifs, en terre occitane : Fabre, Faure, Lafaure, Faurie, Lafaurie, Faurel, en Italie ou en Corse Fabri, dans le pays d'Oïl, Fabry, Faivre, Lefevre, Lefebvre et même en Hollande Fabritius. Tous se rapprochent du nom légendaire.

 

Le témoignage de Jean-Bernard m'a  beaucoup plu... voire ému. C'est une marque de respect filial empreint d'une belle admiration. Jean-Bernard, à Belvès, est naturellement chez lui. Il est le fils d'un personnage populaire qui a marqué la vie locale, par la maîtrise de son métier et par son humanisme. Pierre-Jean Crouzil était unanimement  apprécié par les élèves du collège où il a enseigné les rudiments de la manipulation du fer en atelier. Pierre-Jean Crouzil, originaire de Groléjac, par ailleurs, a siégé au conseil municipal belvésois.  Le grand-père maternel de Jean-Bernard, Louis Chapeyrou, natif de Lanouaille, au cœur du pays des forges, a adopté Belvès, au début du XXème siècle. Cet ancien vaguemestre du Front de la Somme laisse le souvenir d'un facteur populaire qui a parcouru les communes du secteur, toujours avec un mot gentil pour les personnes qu'il croisait, notamment les enfants qu'il rencontrait en filant, pédestrement, vers la Dordogne pour ses parcours de pêche.

 

Jean-Bernard nous raconte ses débuts. Ce sera, je n'en doute pas, un plaisir captivant de le suivre dans sa voie merveilleusement contée.

 

Pierre Fabre. 

 

 

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Jérémy Crouzil, à gauche, peut être légitimement fier de son lignage. Ici, Jean-Bernard, son père, et lui sont dans la forge de la Moissie. Photo Pierre Fabre.

 

"C'est en forgeant que l'on devient forgeron".

 

Dans les années 1950, mon père s’est installé comme forgeron, rue St Dominique à Belvès.

 

Quand j’étais enfant, j’allais le voir travailler.

Je me mettais à l’entrée de l’atelier, fasciné par le feu et le bruit du marteau sur l’enclume. Un jour, j’ai voulu toucher des outils, il me l’a interdit, et me disait "c’est dangereux !"

"Tu vas te faire mal, tu es trop petit".

J’étais triste. Je voulais bien en faire autant, surtout que j’avais très souvent entendu : " C’est en forgeant que l’on devient forgeron".

Puis vint un jour, me voyant toujours intéressé et dans l’attente de quelque chose, il me donna un morceau de fer sur lequel je pouvais taper, j’étais content. Ensuite, c’était le feu ; il me faisait allumer la forge et tirer le soufflet, j’étais fier.

À l’âge de 12 ans, je disais à mon père que je voulais faire le même métier que lui. Je passais beaucoup de temps avec lui, je pouvais faire chauffer le fer et entretenir le feu.

À 14 ans, je ne voulais rien faire d’autre que travailler le fer.

À 16 ans, je suis allé au lycée à Sarlat, pour apprendre le métier de serrurier.

Après le CAP, j’ai travaillé un peu avec mon père.

Pour acquérir et voir d’autres méthodes ou techniques, je suis allé chez les Compagnons.

Mon père avait beaucoup de travail, et je voulais l’aider, j’ai donc décidé d’abandonner les Compagnons et de travailler avec lui.

 

Étant donné que j’étais motivé et manifestais le goût pour ce travail, la forge de la rue St Dominique étant trop petite pour l’activité, il décide de construire un atelier à la Moissie et nous y sommes toujours.

Ma passion pour le travail du fer est toujours la même.

Dans mon enfance, j’ai beaucoup admiré mon père ; ses gestes, les outils avec lesquels il travaillait, m’ont laissé de nombreux souvenirs.

Je les revois aujourd’hui dans les brocantes ou vide-grenier ; et, depuis quelques années, j’ai envie de les faire revivre, je les récupère et les transforme à la forge et les adapte sous une autre forme : par exemple. les fourches, bêches, fers à chevaux… pour faire des bougeoirs ou tout autre objet de décoration.

 

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Jean-Bernard et Jérémy en train de ferrer une roue. Les métiers de charrons et de forgerons, historiquement différents, se complètent et, de nos jours, souvent se rejoignent.

 

Mon fils Jérémy, aujourd’hui, a eu la même vocation que moi.

Je n’ai jamais regretté d’avoir pris cette décision et de l’avoir transmise à Jérémy.

 

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Si ce retour sur les débuts du forgeron de Belvès vous a plu, n'hésitez pas, en usant de la fenêtre "commentaire", de le féliciter pour son beau témoignage filial et pour sa pédagogie citoyenne.

Ce blog serait honoré de relater d'autres débuts dans la vie active...

 

 

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Cette imposante cathédrale ouvrière a vécu. Souillée par les grafitis et sa désafection elle n'est plus, aujourd'hui, qu'un souvenir qui "remue les tripes" de ceux qui l'ont connue. Elle s'imposait à mi-chemin de la basilique de Montmatre et de la cathédrale, plus que millénaire, de St Denis. Ce monument historique et cultuel, recomposée par le génie de l'abbé Suger, est, lui-aussi, un incontournable pan de notre patrimoine.



01/12/2016
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