Fongauffier-sur-Nauze

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Le cinéma dans la ruralité profonde..

L'exposition sur 120 ans de cinéma à Belvès s'est terminée dimanche 31 mai.

Les Musées de Belvès s'attendaient à une audience bien moins confidentielle. Nous essayerons de revenir dans la semaine sur cette déconvenue. Les Musées de Belvès, audacieux pôle culturel du castrum, se démènent avec beaucoup de thèmes et d'énergie. Il faut bien admettre qu'il est difficile de mobiliser et de couvrir les frais d'une exposition. 

 

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Nathalie parcourt une denière fois l'expo.

 

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Laurence jette un ultime coup d'oeil .

 

 

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Les bobines... comme au bon vieux temps.

 

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Pour le président Christian Roussel cette exposition, en milieu rural, a eu le mérite d'exister.


 

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 Eugène Lacombe, à gauche, et Georges Cavaillé, à droite, ont été les pionniers de l'épopée cinématographique belvésoise.

 

Les prémices locales du cinéma. Les Lacombe ont initié le cinéma à Belvès dans les années 30. Celui-ci était itinérant et, au début, encore muet. Eugène, dit André, Lacombe évoluait entre Sauveterre, Villefranche, Belvès, Siorac, Le Buisson et Monpazier. Eugène en était l'opérateur et son beau-frère, Georges Cavaillé, à la charnière de son activité de facteur-chef à la poste de Belvès et de sa retraite, assurait l'accueil et percevait les entrées.

Il s'agissait alors de projections dans des salles "de fortune". Certaines étaient néanmoins parfaitement adaptées et plus qu'acceptables pour l'époque comme ce fut le cas à Belvès avec le dancing Novelty qui était, par ailleurs, l'Hôtel de France.

Quand Eugène Lacombe allait pour les soirées au Buisson son fils Étienne, dit Robert, alors adolescent, disait qu'au retour nocturne du Buisson à Sauveterre il arrivait qu'ils ne croisaient pratiquement personne sur la route; parfois une ou deux automobiles. La circulation était, alors, fort mesurée. Après la guerre les Lacombe, père et fils, se sont déplacés vers le sud et ont exploité les salles de Clairac, celle-ci était superbe et disposait d'un toit ouvrant, Castelmoron, Condom, Moissac, Brive, Mazamet et Fumel.

 


 

Le Rex de Belvès. La cité des "Pêche Lune" qui n'a pratiquement pas, ou peu, utilisé de patronymes prestigieux pour nommer ses rues, à l'exception récente du général de Gaulle pour renommer un segment de la route départementale n° 53, elle demeurera toujours pour les belvésois la route de Fongauffier, ou de Périgueux, n'a pas lésiné pour se promouvoir avec le café de Paris ou de l'Univers ou, tout simplement, pour désigner son quartier excentré "Le bout du monde". Le Rex devint, en son temps, le cinéma belvésois.

Le cinéma s'installe juste avant la guerre, dans un immeuble des Guitard-Nadal. Il prend la place d'un ancien abattoir. Après guerre le Rex était aux mains de X. Bouffard.

 

Les exploitants de salles de cinéma, même dans la ruralité profonde, n'hésitaient pas à nommer leurs espaces avec des noms emphatiques et  retentissants. Ainsi les salles prenant le nom de Rio, évoquant les pays latins et l'Amérique, se multiplièrent ; Langon, Capbreton, St Florent-sur-Cher, Lannemezan et bien d'autres… Le Louxor trôna sur le boulevard Magenta à Paris. Tivoli, cité de l'antiquité romaine, s'imposa à Clairac, le Rex, salle parisienne prestigieuse, fut un peu copiée ailleurs. Ce fut le cas à Sarlat et chez nous.

C'est l'ère Eutrope qui fut la plus remarquable pour le Rex. 

 

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Denise et Jean Eutrope ont donné au cinéma de Belvès une résonance plus que locale. Photo Jacques Eutrope. 

 

Denise & Jean Eutrope, le 8 mai 1954, prennent le relais et exploiteront le Rex jusqu'en 1975. 

Le Rex est alors repris par les Lambert qui tiendront un petit septennat.

Les Eutrope venaient de Nice et leur premier film fut "Lili", drame musical américain de Charles Walters. Impressionnés par le succès de ce film sur la Côte d'Azur les Eutrope l'ont d'emblée proposé à leurs nouveaux clients mais le public belvésois n'avait pas beaucoup de points communs avec celui de la Riviera. Ce ne fut pas le succès espéré. Tous les grands films de l'époque sont passés à Belvès mais Denise Eutrope se plait à rappeler que pour obtenir un film prestigieux les commerciaux leur imposaient beaucoup de "navets".

 

Le personnel. Parmi celles et ceux quoi ont travaillé là, essayons de n'oublier personne, citons la famille Blanchez, plusieurs ouvreuses, dont Andrée Alcodorri, Odette de Goiti, Elvire Hernando, Nourry Vilafranca (Nourry n'était pas son prénom authentique mais le prénom affectueux familial qui a occulté l'autre) et une charmante dame Irène Galmot, épouse d'un maçon de la rue Foncastel, qui jouissait d'une estime générale et dont le décès largement prématuré affecta profondément la cité en général et les cinéphiles en particulier.

Les opérateurs. Jean Eutrope, le patron, a eu plusieurs opérateurs pour le suppléer. Georges Blanchez, un ancien résistant du maquis de la Bessède, était le premier assistant des Eutrope et fut le principal opérateur. Pour des raisons sanitaires il devait, impérativement, boire du lait. Cela n'avait rien à voir avec la campagne lancée par Mendes-France. En dehors de sa mission technique Georges Blanchez remettait, pendant les années 60, une note de synthèse à la presse qui présentait le programme hebdomadaire avec des commentaires succincts sur le synopsis et parfois des critiques recueillies dans les revues cinématographiques.

Jean Delbreil, contremaître d'un chantier forestier, lui aussi fut opérateur. Il a effectué des milliers de kilomètres, à bicyclette, pour apporter les précieuses bobines. Celles-ci, bien entendu, pour les séances ne pouvaient supporter le moindre retard.

Daniel Blanchez, sur les pas de son père, devient opérateur remplaçant.

Le très populaire Georges Bidault, lui aussi, a occupé la cabine.

N'oublions pas, non plus, Maurice et Jacques de Goïti qui ont œuvré dans la chaîne pendant près de 10 ans.

 

Le réseau des Eutrope mailla Siorac, St Cyprien, Les Eyzies, Le Bugue et Le Buisson.

 

Que de souvenirs reviennent. À Belvès le cinéma était ouvert les mardis, soirée, jeudi, matinée, surtout pour les scolaires, le samedi,  soirée, le dimanche, matinée et soirée. À Siorac c'était les mercredis, en saison, et soirées toute l'année le samedi.

On allait au cinéma par tous les moyens, à pied, à bicyclette ou en voiture. La majorité arrivait à pied de la campagne environnante. Il n'était pas rare de voir une douzaine de cinéphiles accéder au Rex par le Terriol. L'éclairage public, qui n'avait rien à voir avec celui de nos jours, était calculé pour favoriser un retour éclairé des personnes après les séances. Ainsi le village de Fongauffier devenait totalement noir un peu après minuit.

Les séances de cinéma créaient des liens avant la projection. On parlait de tout et de rien entre adeptes du 7ème art. Les jeunes filles et jeunes gens qui ne jouissaient pas des mêmes permissivités que celles des jeunes d'aujourd'hui adoraient le cinéma pour les films, sans doute, mais aussi pour flirter.

Parfois au cinéma il y avait, lors de l'entracte, des intervenants, artistes, acrobates, magiciens qui donnaient un plus à la soirée.

Qui se souvient de ces séances où le film projeté était précédé d'un court-métrage ou d'un documentaire, très souvent, de bonne qualité ! Le film était coupé, ce qui irritait un peu, pour l'entracte. Cette méthode permettait d'éviter la tricherie facile. Le  public pouvait aller prendre un bol d'air sans avoir à justifier du ticket d'entrée contrôlé lors de l'arrivée.

 

Le prix des entrées. Sauf erreur au cœur des années 50 le prix des entrées au parterre était de 55 francs pour les enfants et… les militaires, de 80 francs pour les adultes. Les places au balcon coûtaient 130 francs. Si l'on transpose à l'euro contemporain cela donnerait, respectivement, 1,19 €, 17,74 € et 2,82 €. Notons qu'en 1951 le salaire minimum était de 19 420 francs soit 650,91 €. Il paraît difficile de comparer car à l'époque les dépenses dans le milieu défavorisé n'avaient aucune comparaison avec celles aujourd'hui. Les voitures étaient encore rares, le téléphone et les téléviseurs quasi-inexistants… et le chauffage parcimonieux. Une famille de quatre personnes, avec un salaire unique, qui allait au cinéma une fois par semaine, investissait environ 1 200 frs soit environ 6,50 % de sa trésorerie.

 

Une filmographie impressionnante. On a de la peine à imaginer l'impressionnant listage des films projetés au Rex pendant le gros tiers de siècle de son opérabilité.

 

Les grands films, en noir et blanc, ont marqué les esprits, tels "Le salaire de la peur" ou "Casque d'or". La couleur, bien entendu, a impacté le public avec "Si Versailles m'était conté"  ou "Le rouge et le noir". N'oublions pas les productions étrangères "Autant en en emporte le vent", les "Sissi", "Le Pont de la rivière Kwai", "Le jour le plus long"….

Les actrices et les acteurs, dans les esprits, bien souvent, supplantaient les réalisateurs et scénaristes tels que Clouzot, Cayatte, Autant Lara, Duvivier ou René Clément. Les images de Magdeleine Sologne, Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Sophia Loren, Gina Lolo Brigida, Brigitte Bardot, Fernandel, Gérard Philippe, Gabin, Bourvil, Bernard Blier, Clark Gable ou Antony Quin -et tant d'autres- resteront gravées dans les mémoires des cinéphiles.

"Le capitan" n'était pas un grand film mais tout de même il fut joué par Jean Marais et Bourvil. Les Eutrope l'ont fait rejouer une kyrielle de fois. Ce film tourné à Biron, Monpazier, Veyrines et Castelnaud avait pour figurants deux Belvésois Gertrude Pasquet et Alain Giffault. C'est ce particularisme qui lui valut ce succès inégalé.

 

 

 

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Et maintenant. Les villages et les bourgs n'ont plus de salles de cinéma. Le petit écran les a éradiquées. Le Rex après avoir été le lieu convivial qu'il fut et après avoir accueilli, pendant plus d'un tiers de siècle, les cinéphiles, aujourd'hui, a trouvé une autre finalité avec le monde du bricolage.

 

Cette fin du cinéma à Belvès amènerait à démêler la fin d'une époque comme Daudet le fit sur la fin des moulins. "Que voulez-vous, monsieur !… tout a une fin en ce monde, et il faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des coches sur le Rhône, des parlements et des jaquettes à grandes fleurs". A Daudet. Le secret de Maître Cornille.

 

Pierre Fabre.

 



01/06/2015
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