Fongauffier-sur-Nauze

Fongauffier-sur-Nauze

Nos vénérables chemins creux.

 

 

Si, comme votre humble serviteur, vous aimez les chemins creux d'antan d'aucuns seront tentés de vous dire que vous avez une âme de poète, que vous ressassez là une nostalgie ringarde et antédiluvienne, mais que, signe des temps, il faut savoir tourner la page et permettre aux puissants engins d'évoluer, sans obstacles pervers, pour que nos exploitants modernes puissent travailler avec efficacité, énergie et pragmatisme.  

 

Ce n'est, bien entendu, pas aussi simple. Les adeptes des chemins ruraux, en général, et les défenseurs des chemins creux, en particulier, qui aujourd'hui prêchent dans un redoutable désert stérile, ont bien du mal à admettre le massacre  de ces liens ancestraux.  

 

Pierre Fabre. 

 



 

 

Ce superbe segment de chemin creux monplaisanais, chemin de Fongauffier au Bloy, est relativement récent. Il n'a "que" 150 ans. Le chemin a été déporté sur 300 mètres pour éviter l'implantation d'un passage à niveau à Fongauffier. Dans ce chemin creux se sont nouées de discrètes idylles champêtres, à l'écart du castrum belvésois. Elles sont, aujourd'hui, plus que largement couvertes par la prescription. 

Les chercheurs de morilles, chaque printemps, vont y jeter un coup d'oeil. 

Ce chemin a subi, un peu plus haut, un deuxième déport, au début des années 60, pour le moto-cross. Photo Pierre Fabre. 

 

Les chemins creux ne sont pas nécessairement des chemins ruraux, tels qu'ils sont définis par l'article L161-1 du Code rural, "Les chemins ruraux sont les chemins appartenant aux communes, affectés à l'usage du public, qui n'ont pas été classés comme voies communales. Ils font partie du domaine privé de la commune". 

Les chemins creux, naturellement, peuvent être des chemins ruraux tout comme ils peuvent n'être que des chemins de servitude dont l'usage est limité aux seuls adjudicataires de ces servitudes. 

Les chemins creux ont joué un rôle historique, notamment d'abri de défense des chouans, hostiles à la Révolution française, lire le merveilleux roman de Victor Hugo "Quatre vingt treize", et de protection civile et militaire lors de divers conflits armés. 

Ce n'était cependant pas pour ces raisons que nos ancêtres ont tracé des chemins creux ; souvent en exploitant les fractures naturelles. 

 

Nos ancêtres étaient de sages écologues sans avoir besoin de le clamer. Le chemin creux est, avant tout, une stratégie écologique. Les chemins creux sont bordés de talus  et sont constitués de pierres grossièrement appareillées ou de mottes de terre empilées par les paysans au cours du temps. Ils jouent un rôle agronomique essentiel dans un territoire de type bocager (conservation de l'eau et de la matière organique) et supportent une strate buissonnante et arborée importante. Là où ils ont été conservés, moins fragmentant que les routes, ils augmentent la biodiversité locale et jouent un rôle de corridor biologique et même de réseau écologique permettant la survie de nombreuses espèces. 

La morphologie en creux résulte de l'élévation par l'Homme de deux talus sur les côtés. Le substrat du talus pouvant parfois provenir d'un fossé le longeant. Le creux peut aussi avoir été accentué par l'érosion sur les chemins en pente. Cet enfoncement relatif ou réel par rapport au niveau moyen du sol rend en tous cas le chemin ombragé, frais, voire humide. Le double talus arboré, en hiver, protège le chemin contre les congères. Si l'on peste aujourd'hui les jours où la neige ou (et) le verglas nous interpelle(nt) imaginons nos ancêtres allant de leurs fermes à Belvès, Monpazier ou Domme... On notera que lors de la conception des chemins creux, dans notre ruralité profonde, on ignorait les pneumatiques cloutés et la circulation était pédestre ou hippomobile. 

Ces chemins souvent étroits, largeur d'un char, d'un tombereau, sont ou étaient entretenus par le passage du bétail et, autrefois, de manière communautaire par la population paysanne. En France, aujourd'hui, depuis l'abandon des journées de prestation, ce sont les communes qui en ont la charge d'entretien. Elles assurent cette charge, dans la mesure de leurs moyens, si un citoyen, ou une personne morale, en fait la demande ou si elles souhaitent proposer un itinéraire de randonnée aux promeneurs ou estivants. Sa fonction de chemin de service agricole, passage de tuyaux d'irrigation ou alimentation électrique de parc de contention d'élevage, reste prioritaire. Elle n'est très utilisée que dans les régions d'élevage à fort relief, où ces chemins sont très présents, comme chez nos voisins du Rouergue par exemple. 

 

 

Heureusement préservé le passage du Bos rouge, lieu indécis pour les porteurs de grosses bourses, lors des retours de foire, signe aujourd'hui sous ses ombrages un paisible lieu bucolique sagelacois. Photo Pierre Fabre.  

   

Les chemins creux deviennent, hélas, seulement de rares vestiges...   

La Première Guerre mondiale a été la date de début de leur manque d'entretien par manque de bras. Beaucoup ont, hélas, été détruits ou ont cessé d'être entretenus à partir de 1970 pour trois raisons principales : 

- ils ne permettaient pas le passage des gros engins agricoles.

- leur surface pouvait être récupérée pour agrandir les parcelles agricoles.

- les talus arborés ont été considérés comme obstacles au développement des grandes cultures.

 

Par ailleurs les exploitants d'herbage pour la polyculture-élevage recherchent à créer de grandes parcelles homogènes et tant pis pour les chemins témoins de millénaires de sagesse. Les anciennes prairies naturelles deviennent souvent des champs de maïs, soja ou colza notamment chez nos voisins de Gascogne.

 

Le remembrement des années 1970-1990 a été, dans d'autres contrées, une des premières causes de disparition. Le recul du nombre de chemins creux s'est souvent accompagné d'une forte augmentation de l'érosion des sols, des inondations -et sécheresses induites par la non rétention de cette eau-, ainsi que d'une augmentation de la pollution des nappes et eaux superficielles par les engrais minéraux et organiques, les pesticides. 

 

 

Le chemin creux du hameau sagelacois du Village, épargné par les hommes et par l'érosion, ne conserve que quelques dizaines de mètres de sa traçabilité. Photo Pierre Fabre.  


 

Un massacre aussi stupide que désastreux. Les chemins creux sont de véritables corridors biologiques qui maintiennent des écosystèmes affaiblis par les cultures intensives. La disparition progressive des haies et buissons, due à la taille inconsidérée pour des raisons économiques, provoque des dégâts environnementaux importants. Qui milite pour la conservation des chemins creux qui devrait être une priorité pour la pérennité des campagnes ! Les chemins creux sont indissociables des buissons, lesquels sont la demeure ultime pour nombre d'espèces. Ils sont aussi un rempart naturel contre le vent et l'érosion, tout en permettant le contrôle naturel des nappes phréatiques et des eaux de ruissellement. La disparition du chemin creux et du buisson est l'antichambre de fléaux environnementaux. 

Le vent lui-même, avec ses effets destructeurs, trouve dans les chemins creux des freins considérables ; surtout si ces chemins sont bordés d'arbres. 

 

Un patrimoine tant artificiel que naturel. Une lointaine politique agricole commune européenne dit favoriser, aujourd'hui, le maintien des haies existantes et par extension des chemins creux qui s'y cachent. On tendrait, depuis les années 1990, à préserver, mais plus que rarement à restaurer, les reliquats de réseaux de chemins creux qui ont échappé aux remembrements*. Ils prennent aussi une valeur en tant que patrimoine culturel paysan, paysager, agro-environnemental et écologique, mais aussi, comme deuxième fonction tolérée, les loisirs ; randonnées pédestres, équestres ou vélo tout terrain. 

 


* Le remembrement rural, concept en vogue à l'orée de la Vème République, n'a pratiquement eu aucun écho dans notre Val de Nauze. La disparition des exploitations agricoles familiales, par le dimensionnement des seules structures restantes, a réalisé, au niveau de l'environnement, pour l'érosion et l'assèchement des sols, une catastrophe équivalente, voire pire, car, comme dit le précepte, "quand les bornes sont franchies il n'y a plus de limite(s)".  

 

P.F   

 


06/04/2013
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